Conrado Krainer
Série – Se souvenir et oublier
Entre archives et rêves — Images pour un temps de crise
Ce projet explore les rêves comme un territoire sensible de l’histoire. Il s’appuie sur une recherche qui s’inspire de photographies d’archives et de récits de rêves du début du XXᵉ siècle, une période marquée par les guerres, les bouleversements politiques et l’instabilité économique. Plutôt que de reconstruire le passé, les images travaillent à partir de ses fragments, fabulant ses ruines et permettant à la mémoire, à l’imagination et à l’expérience historique d’émerger à travers un langage visuel fracturé et non linéaire.
Nourrie par ces deux types de traces — le document photographique et la mémoire onirique — l’intelligence artificielle agit comme une machine d’imagination historique. Les images générées n’appartiennent ni entièrement au passé ni au présent : ce sont des paysages instables et fragmentés, traversés par des atmosphères d’effondrement, de déplacement, de perte et de suspension.
Les rêves, traditionnellement compris comme des expressions de l’inconscient individuel, sont ici abordés comme des manifestations d’un inconscient collectif façonné par les guerres, les crises sanitaires, les effondrements économiques et les ruptures politiques profondes. Les angoisses inscrites dans ces récits — peur, déplacement, ruine, silence, dévastation — résonnent de manière troublante avec le monde contemporain, marqué par de nouvelles guerres, le traumatisme récent de la pandémie, l’intensification des crises climatiques et l’instabilité géopolitique globale.
Dans ce contexte, le projet s’inscrit dans une réactivation contemporaine de l’esprit surréaliste, non pas comme style formel, mais comme stratégie pour affronter la réalité à travers le délire, la fabulation et la rupture avec la logique moderne de l’image comme preuve. Ici, la photographie abandonne son statut de document stable et s’affirme comme un champ d’instabilité, de réinvention et d’imagination.
Entre archive et rêve, entre ruine et invention, entre histoire et désir, les images construisent un territoire où le passé n’est pas quelque chose de clos, mais une matière vivante qui revient déformée, fantomatique et insistante — comme un rêve traversant les générations et continuant à se réécrire dans le présent.
L’usage du mosaïque devient une stratégie cruciale lorsqu’il est activé conceptuellement. La mémoire n’arrive jamais entière, les rêves ne sont jamais linéaires, et l’histoire n’est jamais continue. En ce sens, le mosaïque fonctionne comme un langage du trauma, du souvenir, de la perte de clarté et du temps fracturé. Les images ne se présentent pas comme des scènes complètes, mais comme des fragments juxtaposés — à l’image de la mémoire elle-même, à l’image de la logique des rêves.








